En ce 11 août 2005, Ahmet Piriştina, alors maire de la ville turque d’Izmir, annonce officiellement à la tribune du stade Atatürk l’ouverture des 23ème Universiades d’été. Durant onze jours de compétition, Izmir verra s’opposer dans plusieurs des principales disciplines olympiques ces milliers de jeunes sportifs universitaires qui font alors un tour d’honneur en agitant gaiement les drapeaux de leurs pays. Pour la ville, l’événement dépasse le cadre sportif : ces Universiades sont une occasion rêvée d’affirmer le rayonnement d’une ville à la recherche de reconnaissance nationale et internationale.

Pour atteindre ce but, le comité d’organisation s’est mis au diapason : de nombreux sites disséminés dans l’agglomération ont été réquisitionnés pour accueillir les compétitions, tandis que la réalisation du village olympique, spécialement construit pour l’occasion, a été confiée à l’architecte Şükrü Kocagöz.

 

Vue aérienne du quartier du village olympique (Olimpiyat Köyü)

Limontepe

Source : Google Earth, consulté le 17 mai 2016

 

Situé dans l’arrondissement de Balçova, le projet qui se veut une relecture moderne de l’architecture traditionnelle des villages grecs est pensé pour s’adapter aux contraintes du site. Le complexe s’organise ainsi autour de plusieurs rues serpentant à flanc de vallon afin d’atténuer la pente. Le long et entre ces rues, plusieurs dizaines de bâtiments semblables regroupent chacun dix logements construits en espalier et accessibles par deux entrées, l’une donnant sur la rue supérieure, l’autre sur la rue inférieure. Respectant les principes de son  modèle grec, l’architecte a doté chaque logement d’une vaste terrasse donnant sur l’ensemble du complexe.

 

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© P. Raffard, 2016

 

Comment expliquer un tel investissement pour seulement dix jours de compétition ? Paradoxalement, la fin des Universiades marque le point de départ de la fonction pérenne du projet. Transformés en appartements individuels, les 1174 logements sont rapidement mis en vente à destination d’acheteurs séduits par la faiblesse des prix d’achat : au fil des années, le village olympique se transforme en cité dortoir pour classes moyennes motorisées. Les quelques commerces et restaurants qui ouvrent dès 2006 sont bientôt dans l’obligation de mettre rapidement la clé sous la porte, la clientèle potentielle préférant se rendre dans les établissements et supermarchés du centre-ville.

 

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Prévus pour accueillir commerces et restaurants, les bâtiments de l’entrée la résidence (au premier plan) n’ont pas rencontré le succès escompté. Les affiches renseignant sur la disponibilité d’acquisition ou de location de baux commerciaux subissent aujourd’hui les assauts du temps. © P. Raffard, 2016

 

Pour le visiteur extérieur, le paysage du Village Olympique a de quoi surprendre. Le contraste est saisissant entre ces gigantesques cubes de béton blanc qui semblent comme posés sur les pentes de la colline et les gecekondu [1] alentour de Limontepe et Cennetçeşme, l’une des zones les plus pauvres de l’agglomération smyrniote.

 

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Opposition entre la cité du Village Olympique et les gecekondu visibles au second plan. Première étape d’un projet plus large de « renouvellement urbain » ? © P. Raffard, 2016

 

Mis en avant par les décideurs politiques locaux, les arguments sur la disponibilité et le faible coût du foncier, tout comme l’accès voisin à la rocade routière Çevre Yolu n’expliquent pas à eux seuls le choix de ce terrain. A demi-mots, il s’est longtemps murmuré que le projet de village olympique était l’occasion pour la municipalité d’engager dans cette zone un vaste projet de « renouvellement urbain » (kentsel dönüşüm). En d’autres termes, la destruction de ces zones d’habitations et le déplacement sans concertation de milliers de personnes vers d’autres quartiers de l’agglomération. Simples prédictions de quelques Cassandres en délicatesse avec l’équipe municipale ? La publication au mois d’août 2013 du rapport « La chambre de Commerce d’Izmir et le renouvellement urbain » (İzmir Ticaret Odası ve Kentsel Dönüşüm) semble pourtant leur donner raison : le « renouvellement » du quartier de Cennetçeşme y est désormais considéré comme une priorité.

 

Pierre Raffard


[1] Signifiant littéralement « construit en une nuit », le terme gecekondu désigne en turc l’habitat auto-construit et illégal qui s’est développé sous la pression de l’exode rural dans l’ensemble des villes de Turquie.

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