Pour qui s’intéresse à la géographie, le nom de Paul Claval fait office de référence : du jeune étudiant fraîchement débarqué sur les bancs de l’université au géographe confirmé, ses travaux ont en effet marqué des générations de géographes. L’interview-portrait que nous publions est l’occasion de retracer le parcours d’une des grandes figures de la géographie française, mais aussi les évolutions qu’a connu la discipline depuis le milieu des années 1950.

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

J’ai eu la passion des cartes et des livres de géographie depuis l’école primaire, à 7 ou 8 ans. Elle m’a suivi tout au long du secondaire – les deux prix au concours général de géographie que j’ai eus en première et en terminale en témoignent. J’étais également bon en maths et comme je ne voulais pas être professeur, j’ai fait une année de math. sup., mais sans oublier la géographie.

Je vis depuis dans une découverte progressivement renouvelée de la discipline. J’ai d’abord pratiqué celle à base de morphologie et d’analyse régionale que l’on enseignait au début des années 1950. Après l’agrégation, j’ai participé à la construction de la Nouvelle Géographie qui se formait alors en s’inspirant de l’économie spatiale ; je l’ai élargie dans les années 1970 en lui donnant une dimension sociale et politique ; à partir de 1970 aussi, je me suis attaché à la géographie telle que chaque homme la pratique, la conçoit et la vit, celle qui résulte du tournant culturel qui s’esquisse alors. Je l’explore depuis.

Tout cela s’est accompagné d’une curiosité permanente pour l’évolution de la discipline et ses fondements épistémologiques ; elle allait de pair avec l’exploration des disciplines voisines : les sciences sociales et, dans une moindre mesure, les sciences de la terre, l’écologie en particulier.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous être tourné vers eux ?

 

En un sens, j’ai touché à tous les aspects de la discipline : à la géographie économique, à la géographie sociale, à la géographie politique, à la géographie urbaine, à la géographie rurale (un peu moins), à la géographie régionale, puis à la géographie culturelle, mais aussi à l’histoire de la discipline et à ses fondements épistémologiques. Comme il s’agit d’un domaine qui s’intéresse à la fois à l’homme et à l’environnement, je n’ai cessé d’explorer les rapports qu’il entretient avec les disciplines de la société et celles de la terre. Si je suis passé du versant économique aux aspects sociaux, politiques, urbains, etc. de la discipline, c’est pour voir comment la connaissance de l’économie, de la sociologie, de l’ethnologie/anthropologie, des sciences politiques aidait à la mieux structurer.

En un autre sens, je n’ai pas dévié du propos qui était le mien au milieu des années 1950 : donner plus de cohérence et plus de rigueur à une discipline qui était jeune et restait très intuitive (la géomorphologie était alors sa seule partie déjà structurée). J’ai peut-être donné l’impression de papillonner, mais mon objectif est resté le même : poursuivre l’œuvre inachevée des créateurs de la géographie moderne, au tournant des XIXe et XXe siècles. Depuis le début, mon travail porte sur l’histoire des idées que mobilisent les géographes, sur la logique de leurs démarches et sur ce qu’ils peuvent emprunter à d’autres disciplines ou développer par eux-mêmes pour mieux structurer leur domaine.

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

« Faire » de la géographie, c’est apprendre à s’étonner face au spectacle du monde. C’est plus difficile qu’on ne le croit. Les paysages s’imposent à nous avec la force de l’évidence. Qu’est-ce qui les rend spécifiques ? En quoi ressemblent-ils à ceux que nous avons vus ailleurs ? Même problème avec les gens, avec leurs habitudes, avec leur perception et leur vision du monde. La formation que l’on recevait dans les Instituts de géographie, au milieu du XXe siècle, et qui visait à éduquer « l’œil du géographe », allait dans ce sens, mais ne nous apprenait guère à nous étonner que de l’environnement physique.

C’est avec ma femme, qui était protestante et avait à ce titre appris à explorer la société française – et les autres – avec l’œil des Persans de Montesquieu, que ma sensibilité s’est réellement développée en ce domaine. Lorsque nous passions de Franche-Comté en Suisse romande comme nous le faisions souvent lorsque nous enseignions Besançon, qu’est-ce qui dans le paysage helvétique venait des habitudes et des institutions des Suisses ? Pourquoi le paysage était-il si propre, si harmonieux, si léché ? L’explication était du côté de la société suisse et du poids qu’y tient le contrôle collectif – secondé par celui de la police. Pourquoi les Néerlandais laissaient-ils se multiplier les « cafés » où l’on pouvait fumer de l’herbe en toute tranquillité ? Parce que la société néerlandaise est une société « colonnaire », et que chacune de ses composantes, de ses « colonnes », se situe au-dessus de l’Etat : la fonction de celui-ci n’est pas d’imposer un ordre qu’il définirait lui-même. Elle est de permettre à chacune de ses composantes de se développer pleinement – ce qui pour certaines passe par la possibilité de fumer agréablement un joint.

Cette capacité à s’étonner et à se poser des questions n’est pas propre à la géographie : celle-ci ne se distingue des autres sciences sociales que par l’attention qu’elle porte, dans les processus qu’elle analyse, au jeu de la distance et de la proximité, à celui des contraintes et aptitudes naturelles et aux symboles et imaginaires spatiaux. Les disciplines sociales ont un objectif commun : éclairer l’homme social ; les sciences de la terre se focalisent de même sur notre planète. La géographie partage avec les autres disciplines sociales un corps d’explications que je qualifie de méta-disciplinaires (c’est leur partie commune), et s’en distingue par l’accent qu’elle met sur la dimension spatiale des processus. Il en va de même dans ses rapports avec les sciences de la terre.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

Trois professeurs m’ont marqué : Mercadier, un professeur de français que j’avais en préparation à Saint-Cloud à Toulouse parce qu’il m’a fait comprendre ce que l’on pouvait tirer de l’étude des textes ; Taillefer, pour ses explications de cartes éblouissantes ; Barrère, parce qu’avec lui, la cartographie devenait la méthode de recherche centrale de la géographie.

Des auteurs ? Durant mes études, Cholley, pour l’édition de 1951 de son Guide de l’étudiant en géographie, Birot pour son petit ouvrage sur Le Portugal et Baulig pour ses Essais de géomorphologie. L’idée que si l’on voulait mieux structurer la géographie, il convenait de s’inspirer d’autres disciplines m’est venue des manuels d’économie que Raymond Barre publiait alors et d’Economie et espace de Claude Ponsard. J’ai lu ce dernier à l’automne 1957 ; j’ai alors projeté deux ouvrages qui montreraient l’apport de la microéconomie et de la macroéconomie à la géographie économique : j’ai mis dix ans à les rédiger, la Géographie générale des marchés est sortie en 1963 et Régions, nations, grands espaces en 1968.

A la fin des années 1950 et durant les années 1960, j’ai tiré beaucoup de certains auteurs britanniques ou américains : Walter Freeman pour l’histoire de la géographie, Brian J. L. Berry pour les réseaux urbains et Edward Ullman pour l’organisation de l’espace des Etats modernes. C’est à la même époque que j’ai lu les grands anthropologues de langue anglaise, Malinowski et Evans-Pritchard en particulier, et un anthropologue belge, Jacques Maquet, dont le petit ouvrage Pouvoir et société en Afrique m’a fait comprendre comment restructurer la géographie sociale et la géographie politique.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Je ne suis pas d’accord sur ce point : ce qui est critiqué, c’est l’enseignement de la géographie dans le secondaire. Certains l’aiment, d’autres le détestent. Cette condamnation  reprend sans cesse les mêmes clichés et ne tient guère compte des évolutions en cours : les leçons de géographie sont plus vivantes et donnent une image plus excitante du monde qu’il y a deux générations.

Le désamour de la discipline tient beaucoup aux transformations du contexte social général : notre société est submergée d’images. Celles que présentent les professeurs de géographie n’ont plus la nouveauté qu’elles avaient autrefois. Pour certains élèves, la facilité des voyages les dévalorise aussi. Certains jeux vidéo installent les adolescents dans un imaginaire plein de charme, ou effrayant. Les géographies imaginaires à la manière de Tolkien en fascinent beaucoup.

Le grand public ? Il se passionne pour la géographie : il n’y a qu’à voir le succès de la littérature para-géographique, des documentaires, d’une revue comme Géo. De plus en plus, il part en voyage pour découvrir d’autres paysages, d’autres peuples, d’autres mondes.

Les géographes, c’est vrai, ne bénéficient guère de cet engouement. Ils en sont en partie responsables : tous les collègues ne font pas l’effort d’écriture nécessaire pour toucher un large public. Le problème vient aussi de ceux qui dominent le marché de l’édition et de l’audiovisuel en France – des gatekeepers. Dans la mesure où ils sortent d’écoles professionnelles spécialisées, les journalistes n’ont pas été formés à la recherche et déprécient volontiers le monde universitaire. Certains historiens, comme Pierre Toubert, ou sociologues, comme Pierre Bourdieu, ont critiqué souvent très injustement notre domaine.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Ce qui m’intéresse, c’est le jeu des idées, leur évolution, leur logique : c’est un domaine où le risque est de recourir à un jargon de spécialiste, qui rend les textes inaccessibles à la plupart. J’essaie depuis toujours de l’éviter en étant aussi clair, aussi concis et aussi simple que possible.

Depuis une dizaine d’années, je publie de courts ouvrages destinés à éclairer l’ensemble de larges domaines : De la Terre aux hommes juxtapose ainsi trois courts essais. Ennoblir et embellir offre une brève histoire de l’urbanisme depuis Alberti. Mon essai sur Epistémologie et géographie sortira au printemps 2017. A travers ces textes, j’essaie de montrer ce que la perspective géographique apporte à la compréhension du monde actuel : c’est en particulier le cas de L’Aventure occidentale, qui vient de sortir. Je prépare ainsi un ouvrage sur l’Europe et le Brexit et, en collaboration, un autre sur la manière de penser la Méditerranée.

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