la Société
de Géographie

VOYAGE DANS LA CHINE IMPÉRIALE
EN COMPAGNIE DE MARCO POLO

PLACÉ SOUS LE PATRONAGE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE

 

(16 septembre-2 octobre 2010)

 

Le voyage engagé sur les traces de Marco Polo dans la Chine de l'Est s'est déroulé presque sans encombre. Mais quelques péripéties surviennent toujours au cours d'un lointain périple : Beijing "la capitale du Nord" se trouve à 8500 km de Paris. La principale mésaventure a été le refus  du Service d'immigration de Pékin de permettre aux voyageurs d'entrer dans le pays. Glissons sur ce désagréable incident qui nous a retardés pendant deux bonnes heures avant que  la situation se débloque et qu'on tolère notre entrée dans le Pays du Milieu (Zhongguo), nom officiel de la Chine puisque les autorités affirmaient jadis que leur pays se trouvait au centre du monde.

Laissons de côté quelques petits éléments négatifs : des villes tentaculaires, des buildings  qui rivalisent de hauteur, de terribles embarras de circulation en tout lieu, l'extrême rareté des rues anciennes  avec temples, pagodes, jardins et petites maisons sans étages. Les vestiges historiques se trouvent noyés dans un océan de modernité, d'autant plus que les Gardes Rouges à partir de 1966 ont procédé à des destructions massives de monuments du passé.

Ce nonobstant, ce voyage a permis maintes découvertes et il a apporté des satisfactions multiples.

 

Nous avons commencé la visite de Pékin par le Temple de Confucius, vieux maître à penser, qui a éduqué la Chine pendant des siècles, mort en 479 avant notre ère. Lieu vénérable entre tous, récemment restauré. Le Collège impérial (Guozijian) est situé tout à côté. L'empereur y proclamait les noms des fonctionnaires reçus aux examens les plus élevés. On y voit son trône somptueux. En ces lieux revit la Chine impériale. Nous sommes allés ensuite au remarquable musée municipal, qui contient de nombreux chefs-d'œuvre.

Puis nous avons gagné le vénérable cimetière des Jésuites de Zhalan, situé dans un coin du terrain occupé maintenant par l'Ecole des Cadres du Parti, tout le sol de la Chine ayant été confisqué par l'Etat. L'endroit avait été donné à la Compagnie de Jésus par l'empereur Wanli en 1610, à l'occasion de la mort de Matteo Ricci. Bien des malheurs sont arrivés à ce site au cours de l'histoire. Les Boxers, puis les Gardes Rouges s'y sont attaqués rageusement. Les tombes ont été violées, les stèles abattues et enfouies dans le sol. Mais les autorités chinoises ont restauré le lieu il y a une trentaine d'années. Il est maintenant placé sous la protection de l'Etat. Si l'on se fait ouvrir les grilles qui l'entourent, on y voit quelques souvenirs émouvants, et notamment la stèle du savant Matteo Ricci, qui, trois siècles après Giovanni da Montecorvino, premier évêque de Pékin, mort vers 1328, fut le nouveau missionnaire des temps modernes. Sur les 830 stèles qui s'y trouvaient 69 subsistent encore. Quelques-unes appartiennent à des missionnaires de notre pays, qui furent aussi de grands érudits. Sur les tombes l'épitaphe se trouve à gauche en latin, à droite en chinois. L'emploi des deux langues est le signe de l'attachement à l'Occident comme à la civilisation chinoise dans laquelle ils se trouvaient immergés.

Le second jour nous avons grimpé à Badaling sur la Grande Muraille (Changcheng), formidable enceinte qui déroule ses tours et ses murs fortifiés pendant des milliers de kilomètres. Elle va de Shanhaiguan dans le Hebei jusqu'à Jiayuguan dans la province du Gansu, soit 6700 km. Construite par strates et périodes successives, depuis le Premier Empereur, Qin Shi Huang, au troisième siècle avant notre ère, jusqu'au temps des Ming (1368-1644) parfois avec de la terre séchée, parfois, comme à Badaling, avec des briques et des moellons de pierres, elle a traversé les siècles. Elle sépare la Chine du pays des Tartares. Elle a tenté d'arrêter les invasions. Elle n'a pas contenu les bannières des Mongols ni celles des Mandchous. Mais depuis des centaines d'années cette construction colossale, pourvue de puissants créneaux et d'imposants bastions, parfois magnifiquement restaurée, continue de défier le temps. On gravit des marches, on touche de robustes briques, on monte au sommet de cette chaussée des géants. On découvre avec admiration que les fortifications s'allongent interminablement, à perte de vue, enjambant les vallées, franchissant les torrents, escaladant les cimes. On contemple en silence cette muraille surhumaine. C'est une des merveilles du monde. L'excursion en cet endroit est un des moments forts du voyage.

Nous avons cheminé ensuite, à l'entrée de la Nécropole impériale des Ming, le long de la Voie solennelle menant au tombeau appelé Dingling "tombeau éminent" de l'empereur Wanli, treizième souverain de la dynastie, mort en 1620. Cette sépulture, entourée de collines en demi-cercle, orientée vers le sud, conformément aux préceptes de la géomancie chinoise du Fengshui (littéralement "'le vent et l'eau"), est précédée par une Voie des Esprits ou de l'Esprit (Shendao), où l'on avance au milieu de hautes statues d'animaux et de grands mandarins civils et militaires. Commencée en 1584, du vivant de l'empereur, elle a exigé six ans de travaux. Des fouilles couronnées de succès y ont été faites entre 1956 et 1959. Elles ont permis d'ouvrir la lourde porte de pierre qui devait interdire l'entrée dans la chambre funéraire. Par un long couloir souterrain on peut accéder maintenant à la pièce centrale, occupée jadis par le corps du souverain et, à l'intérieur d'une pièce annexe, au tombeau des deux impératrices. Les archéologues ont récupéré un assez grand nombre d'objets funéraires, exposés aujourd'hui dans le musée voisin.

Le troisième jour nous nous sommes rendus au grand Marché de la Brocante et des Antiquités de Panjiayuan à Pékin, où  étaient exposés maints objets, par exemple des dessous-de-plat en bois de camphrier (on en sent toujours l'arôme pénétrant si l'on met le nez dessus) ornés d'une sculpture en forme de dragon, qui renvoie à l'empereur, et aussi de phénix, oiseau emblématique de l'impératrice. Chacun s'est égaré dans des directions différentes. Pour en explorer tous les trésors il aurait fallu quelques heures supplémentaires. Un peu plus tard la rue Liulichang, célèbre par son marché des antiquaires, nous a offert rapidement d'autres curiosités.

 

Nous avons vu à nouveau la Cité  pourpre interdite (Zijin Cheng), où s'étale encore aujourd'hui la splendeur des siècles passés. Depuis le début du XVe siècle, de 1420 à 1911, le palais impérial des dynasties Ming et Qing n'a cessé d'attirer les regards et les envies. On ne se lasse jamais de passer la porte monumentale, de franchir la cour extérieure où avaient lieu les grandes cérémonies officielles, de revoir la salle de l'Harmonie Suprême (Taihe dian) au sommet de sa terrasse de marbre blanc, de jeter un œil sur les terrifiants dragons qu'elle possède, d'aller de cours en cours et de salles en salles, d'entrevoir la salle de l'Harmonie parfaite (Zhonghe), puis de l'Harmonie préservée (Baohe). Comme cette ville intérieure s'étend sur 75 h et qu'elle contient des milliers de salles, en fait 8704 (selon la légende elle en aurait 9999, chiffre symbolique), il est impossible de tout voir. Le plus grand nombre est, d'ailleurs, fermé au public. Il faut opérer une rigoureuse sélection. Mais la visite du Palais des empereurs de Chine reste toujours pour les voyageurs une journée inoubliable.

Nous sommes partis ensuite vers Nankin, Nanjing en chinois "capitale du Sud", lieu stratégique sur le Yangze, aujourd'hui capitale de la province du Jiangsu, dont le musée est l'un des plus riches de tout le pays, avec des vases bleus du temps des Song, de grands panneaux de laque noirs ornés de splendides dessins en or, un linceul de jade du prince Liu Sheng, du premier siècle avant notre ère, de fastueux costumes de soie réservés aux empereurs. Nous avons entrevu de loin les remparts de la ville de l'époque Ming. Nous avons gravi la colline Pourpre et Or pour accéder au mausolée de Sun Yat-Sen, puis au tombeau du premier empereur de la dynastie Ming, Hongwu, qui fit de Nankin sa capitale. Nous avons entrevu le musée des Taiping, ces révolutionnaires du milieu du XIXe siècle, qui ont failli s'emparer du pays. Nous n'avons pas négligé le curieux Musée du Brocart, où l'on fabrique encore des soieries d'après des vieux procédés. Perchées tout en haut des métiers, à 3 m. de hauteur, de jeunes créatures dévident des fils.

Le quartier du temple de Confucius ne manque ni d'animation ni de pittoresque. Nous sommes entrés dans le temple du vieux maître, Kong zi, appelé aussi Kong Fuzi, d'où le nom de Fuzimiao donné au temple, situé au bord de la rivière Qin Huai. Edifié en 1034, il a subi beaucoup de dommages au cours de l'histoire, mais il a été rebâti à l'identique en 1984. Il est orné à l'extérieur d'une grande statue de Confucius, précédée des statues en marbre de ces huit disciples favoris, et à l'intérieur d'une haute peinture représentant le vieux Sage. On y trouve aussi des panneaux modernes, mais précieux, faits en jade, en or et en argent, reproduisant des scènes de la vie du grand homme. Au bord de la rivière sur un long mur de 110 m en briques rouges deux dragons jaunes étendent leur corps gigantesque et se font face. Scène saisissante !

On nous a conduits aussi dans une Ferme aux Perles, où l'on cultive des huîtres perlières. Il faut trois ans pour obtenir des perles de nacre assez grosses pour la joaillerie. Montées en colliers ou en bracelets elles sont très séduisantes, et elles sont toujours proposées à des prix attractifs.

En quittant Nankin on traverse le large Yangze sur un pont métallique de 1500 m, qui rappelle les constructions d'Eiffel. De là on peut contempler les eaux brunes et jaunes du fleuve que l'on appelait jadis Fleuve bleu. Plus tard nous nous sommes approchés du Grand Canal, qui va de Pékin à Hangzhou (1900 km), et qui est le plus long canal du monde. Cette grande artère médiévale permettait d'amener dans le Nord le riz et le blé des riches terres du Sud. Nous l'avons vu à Yangzhou, puis à Suzhou. Quant au Fleuve Jaune (Huang He), nous l'avons survolé de très haut, avant qu'il se jette dans le golfe de Bohai, mais dans le ciel une mer de nuages nous a caché sa vue.

Nous sommes arrivés à Yangzhou (province du Jiangsu), qui était déjà une grande ville commerçante à l'époque de Marco Polo. Pour le voyageur vénitien cette cité, où il est resté trois ans, était "grande et noble". Dans beaucoup de manuscrits il affirme avoir "gouverné" la ville. La plupart des érudits modernes acceptent cette information. Les autorités municipales ont consacré un petit musée au voyageur vénitien dans l'ancien temple bouddhique Tianning, entouré d'un parc harmonieux.

Nous avons navigué à Yangzhou sur le Petit Lac de l'Ouest (Shu Xi Hu), dont les bords, plantés d'arbres, suivent les règles des jardins chinois. Sur ce plan d'eau entouré d'une végétation à la fois touffue et variée, artistement répartie sur les rives, le plus bel endroit est sans conteste le Pont des Cinq Pavillons (Wuting qiao), construit au milieu du XVIIIe siècle, dont les toitures recourbées en ailes d'oiseau et les gracieuses tuiles jaunes se reflètent dans l'eau limpide du lac. C'est un des endroits les plus célèbres de Chine. A lui seul il vaut le voyage

A Yangzhou le monastère de la Grande Clarté (Daming Si) ne manque pas de charme. C'est de ce temple qu'est parti le moine Jiangzhen au VIIIe siècle de notre ère pour porter le bouddhisme dans l'empire du Soleil Levant. Une statue représentant ce moine, offerte par la ville de Nara au Japon, se trouve à une place d'honneur dans l'enceinte du temple.

Au nord de Yangzhou la tombe du roi de Guangling (premier siècle avant notre ère), de la dynastie des Han de l'Ouest, est faite selon une technique originale, dite Huang chang ti cou (cercueil extérieur en cyprès, murs en bois). Liu Xu et son épouse y sont enterrés depuis un peu plus de 2000 ans. La sépulture a été visitée par des pillards. Mais ils ont laissé un nombre important de reliques en cuivre, fer, or, agathe et jade, et surtout trois chars et une douzaine de chevaux. Cinq étages successifs sont visibles. Chaque niveau avait une fonction différente. Tout en bas se trouve la chambre funéraire, bâtie en bois (cyprès et cèdre), sans un seul clou. Elle s'étend sur 23 m de long et 18 m de large. On ne pouvait pas défaire l'ensemble des 840 pièces de bois de la tombe si l'on ne déplaçait pas la première d'entre elles. On entrevoit dans les ténèbres trois chars rouges. Chacun est tiré par trois splendides chevaux (grandeur nature), attelés de front et bondissants. Ces équipages vieux de vingt siècles ont encore belle allure.

A l'intérieur du musée de Yangzhou nous avons pu nous faire présenter  une stèle chrétienne du XIVe siècle pourvue de dessins et d'une épitaphe latine. Il s'agit de la dalle funéraire de Katerina Vilioni morte en 1342. On ne la montrait pas au public. La Directrice du musée a accepté de la faire sortir de ses réserves. Le Voyage en Asie du franciscain Odoric de Pordenone, qui se trouvait de passage à Yangzhou vers 1320, avait mentionné l'existence d'une communauté chrétienne en ce lieu. Nous en avons eu confirmation. La stèle avait été étudiée en 1954 lorsqu'on l'a découvert dans le rempart de la ville, au moment de la destruction des fortifications. Elle avait été placée entre les mains du Général Shih, chef militaire de la Société de conservation des Objets culturels du Jiangsu du Nord. Nul ne l'avait revue depuis lors. Pour les amateurs d'histoire et d'antiquités sa réapparition fut un événement.

 

Nous sommes partis ensuite pour Suzhou, la ville des canaux et surtout des jardins. Nous avons visité dans cette ville non seulement le Temple de Confucius et le musée de la ville, rénové par le fameux architecte Pei, auteur de la Pyramide du Louvre, mais aussi un important musée de la Soie, où l'on découvre toutes les étapes de la fabrication de ce fameux tissu chinois, depuis la naissance des cocons, qui se nourrissent des feuilles de muriers, jusqu'au travail des artisans penchés sur leurs impressionnantes machines.

Nous sommes allés rêver dans un haut lieu culturel : les jardins des lettrés des temps anciens. Un proverbe chinois déclare "Au ciel il y a le Paradis, sur terre il y a Suzhou et Hangzhou." Les jardins de Suzhou sont les plus célèbres de toute la Chine. De grands mandarins ont imaginé pour leur retraite des paysages verdoyants (les fleurs y sont rares), très séduisants, qui s'ordonnent autour de pièces d'eau et s'ornent de rochers étranges. Le jardin chinois n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'œil. Il est composé d'une suite de paysages différents. Un entrelac de chemins et de galeries permet de les découvrir tour à tour. L'eau y joue un rôle central. Elle favorise la contemplation méditative. La philosophie bouddhique de l'impermanence des choses et la pensée taoïste relative aux deux souffles vitaux, le yin, principe féminin et le yang, principe masculin, ont contribué à l'art des jardins. Sensibles à la fugacité de toutes choses, les créateurs ont inventé des havres de paix qui se paraient de couleurs variées au fil des saisons.

Nous avons découvert avec beaucoup d'agrément les paysages raffinés du Jardin du Maître des Filets (Wang Shi Yuan), où l'on suit un sentier aux dalles anciennes autour d'un bassin central orné d'un agréable pavillon, puis le Jardin dit de la Politique des Simples (Zhuo Zheng Yuan), appelé aussi de l'Humble Administrateur, un des plus vastes de la ville (il dépasse les 5 hectares. Un membre du lignage, Wen Zheng Heng, a rédigé un subtil Traité des choses superflues (Zhang Wu Zhi). Ce jardin a été construit par étapes : il a été commencé en 1509, puis le jardin de l'Est a été aménagé en 1631, enfin le jardin de l'Ouest en 1877. Dans cet ensemble se trouvent réunis avec élégance au nord un logis raffiné, au sud une colline de rocailles avec plusieurs grottes et un vaste bassin. Des paysages divers s'offrent aux regards : des bosquets d'arbres, des étendues d'eau parsemées d'îlots en forme de collines, des ponts minuscules, des pavillons variés, des galeries aux fenêtres ajourées, des portes en forme de lune. On y voit aussi des arbres nains dans des pots de diverses tailles,  avec des troncs droits ou tordus, souvent plus grands que les bonsaï japonais (il faut parfois quatre mains pour déplacer les plateaux qui les supportent). Ils constituent "un paysage dans un pot" (pen jing). Ces arbres  en miniature ne  s'inspirent pas exactement  de la pensée bouddhique "le monde dans un grain de sable". Ils n'ont pas la fragilité des modèles réduits minuscules.  Ils ont  la beauté de la croissance maîtrisée, du paysage figuré, de la nature corrigée et humanisée. 

Les paysages variés des jardins chinois portent en eux des significations diverses et une profondeur secrète. Maints éléments sont chargés de sens : le lotus signifie la pureté, la pivoine la richesse, le pin la sagesse, la carpe la persévérance, la tortue la longévité. La visite des jardins de Suzhou, véritables œuvres d'art préservées des outrages du temps, a été une halte exceptionnelle dans notre voyage.

 

En quittant Suzhou et en prenant la direction de Hangzhou, capitale de la province du Zhejiang, nous avons fait une excursion à Tongli, petit village aquatique du bas Yangze, empli de multiples canaux. On y voit encore un pêcheur dont la barque abrite des cormorans, habitués à pêcher des poissons, comme par le passé. Au XIVe siècle Odoric de Pordenone avait signalé avec étonnement cette technique de pêche dans la Chine du Yangze. Au sein des allées qui longent les canaux ombragés de la petite ville aucune voiture n'a le droit de pénétrer. Ainsi en cet endroit qui a échappé à la modernité survivent le silence et le mode de vie tranquille des temps anciens. Ce lieu est un des sites les plus attachants que nous ayons rencontrés.

Nous sommes parvenus ensuite à Hangzhou (Quinsai chez Marco Polo), ancienne capitale des Song, qui fut au Moyen Age, la plus grande ville du monde aux dires du voyageur vénitien qui en a longuement parlé. Les historiens actuels estiment qu'elle devait avoir alors environ un million d'habitants. Pour loger tout ce monde, il fallait des maisons en bois à plusieurs étages. Marco Polo évoque les terribles incendies qui ont frappé la cité. Il indique que des guetteurs, placés en haut de tours en pierre, surveillaient les alentours et frappaient une planche sonore avec un marteau s'ils voyaient soudainement surgir des flammes. Ils n'utilisaient ni cloche ni tambour, comme on l'attendrait. Le voyageur mentionne aussi les beaux palais qui entourent le lac, où les gens du pays organisaient des réceptions. Il a été sensible à l'atmosphère de plaisir de cette métropole grouillante de monde, de petits commerces, d'aubergistes, de maisons de thé, de courtisanes et de lieux de plaisir.

A Hangzhou nous avons fait en bateau le tour du lac de l'Ouest (Xi Hu). Excursion classique ! La calme beauté des eaux et des rives invite à la rêverie. Une foule énorme cheminait devant nous le long des embarcadères : tous les visiteurs aspirent à naviguer sur le lac.

Le musée de la pharmacopée chinoise, installé dans une antique pharmacie du XIXe siècle conserve de belles boiseries d'époque. Elles valent le déplacement. Les salles du musée étaient malheureusement fermées pour restauration. Aucun des apothicaires en poste dans cet établissement, qui est aussi une pharmacie traditionnelle en exercice, n'a délivré de remèdes aux voyageurs occidentaux qui désiraient une pilule fortifiante, une eau de jouvence ou un élixir de longévité. Il fallait une prescription médicale pour obtenir dans ce lieu des médicaments.

Nous avons visité le monument à la gloire de Yue Fei, le "Gardien des Frontières du Nord", illustre général et ardent patriote, issu de l'énergique ethnie Hakka, qui combattit vaillamment contre les Jin pour défendre les Song du Sud, et qui fut néanmoins indignement exécuté à la suite d'intrigues en 1142. Il est resté un modèle de bravoure et de loyauté. On le considère aujourd'hui comme un héros national.

Nous avons pénétré dans le charmant Musée du Thé, où l'on savoure des boissons aux suaves parfums. On y accède en avançant dans un admirable paysage de verdure, étagé sur une colline, qui reconstitue les plantations de thé traditionnelles. La pluie, assez forte ce jour-là, n'altérait pas notre plaisir.

Nous sommes montés vers le monastère bouddhique de la Retraite de l'Ame (Lingyin), lieu antique dont Odoric de Pordenone semble avoir parlé sans le nommer. Une foule énorme de pèlerins nous entourait de toutes parts. Des sculptures parfois gigantesques, voire caricaturales, ornent les rochers le long de la route qui mène au temple. Des terrasses ornées d'arbres anciens précèdent agréablement le sanctuaire. Les logements des moines sont cachés un peu plus haut dans la verdure et la montagne. Nous ne les avons pas vus. Nous avons assisté par chance à une cérémonie bouddhique et nous avons vu les principales phases du rituel avec prosternations multiples des moines en costume jaune et bleu et  même du Supérieur en tenue vermeille. qui au cours de leurs psalmodies (amplifiées par haut-parleur pour toucher fortement les esprits des fidèles) se couchent un instant à terre et frappent périodiquement le sol de leur front. La prosternation, ke tou en chinois (dans les langues occidendales on disait autrefois kotow) "frapper la terre du front", est une pratique rituelle utilisée depuis toujours pour prier les dieux et pour s'adresser aussi à l'empereur, lui-même Fils du Ciel.

La longue fréquentation du temple Lingyin et les embarras de la circulation nous ont empêchés d'arriver assez tôt près de la haute statue en pierre de Marco Polo, qui orne une petite place de Hangzhou, non loin du lac. La nuit commençait à tomber quand nous y sommes parvenus. Mais, même en l'absence de la lumière du jour, malgré les ombres de l'heure tardive et le clair-obscur du soir, le visage idéalisé du grand voyageur tenant son livre (il y a écrit avec sa sagacité habituelle que Hangzhou est la plus belle ville du monde) brillait toujours d'une lumière intérieure et révélait une intelligence supérieure.

Nous sommes partis ensuite vers la Chine du Sud et nous avons atteint Quanzhou (Zaiton chez Marco Polo), port situé en face de Taiwan, qui fut un très grand centre de commerce international au Moyen Age, fréquenté par des marchands arabes, persans, indiens et même occidentaux. C'est là que le voyageur vénitien s'est embarqué pour regagner l'Occident, sans doute au début de l'année 1291.

A cet endroit, dans une salle spéciale du temple Kaiyuan, non loin du musée maritime, nous avons pu voir de près un navire marchand, quasiment contemporain de Marco Polo, retiré de la rade où il avait coulé, sans doute vers 1271. Il possède une coque à compartiments. Des cloisons empêchaient donc l'eau de pénétrer profondément à l'intérieur du navire. A vrai dire, cette particularité de construction, bien signalée par Marco Polo dans son évocation des jonques chinoises, ne l'a pas empêché de sombrer. L'épave a été retrouvée à proximité immédiate de ce grand site portuaire. Les superstructures ont disparu, mais il reste la coque, divisée en treize compartiments par douze cloisons bien conservées. Les vestiges de ce navire confirment ce que l'on savait par les textes. Le bordage comporte deux épaisseurs de planche près de la quille et trois près de la ligne de flottaison. Le bois du grand mât était en camphrier (zhangmu), de même le mât de misaine. La cargaison était constituée de bois précieux (santal, aloès) sous forme de petites lamelles, et de produits exotiques (poivre, encens, noix d'arec, ambre gris, cinabre) ramenés des mers du Sud. Beaucoup de pièces de monnaie (des sapèques) ont été retrouvées dans la coque, parfois d'époque ancienne (dynastie Tang), ainsi que des coquillages nommés cauris, qui servaient de monnaie dans les provinces reculées de Chine. Marco Polo en parle à plusieurs reprises. La sapèque la plus récente est de 1271. Elle suggère la date où a dû se produire le naufrage. Les produits exhumés sont exposés sous vitrine dans le musée maritime. Pour les éditeurs du texte de Marco Polo qui participaient au voyage l'examen de ce vestige archéologique a été très instructif.

Dans le musée maritime lui-même se trouve une masse considérable de stèles musulmanes ou chrétiennes (épitaphes en arabe, en latin, en syriaque, en chinois, en écriture phagspa) généralement du XIVe siècle, ainsi que quelques stèles manichéennes, voire hindouistes. La plupart des stèles chrétiennes sont nestoriennes. On dira peut-être que ces dalles funéraires n'ont pas grand-chose à faire en ce lieu. Leur présence s'explique par le fait qu'il n'y a pas d'autres musées dans la ville. La plupart du temps elles ont été trouvées dans les remparts lors de la démolition des fortifications, car elles avaient été enlevées sournoisement des cimetières pour servir de matériau de construction. Sur ces pierres les épitaphes sont généralement bien conservées, sauf sur la stèle la plus ancienne, qui passe pour être celle d'André de Pérouse, franciscain devenu évêque de Zaiton en 1326. L'inscription est malheureusement très effacée. Mais nous avons été très heureux de la voir de près. Les caractères gravés sont illisibles à l'œil nu. Il faudrait un estampage sur papier encré pour pouvoir les lire.

Nous avons terminé notre voyage à Canton (Guangzhou en chinois).

On nous a promenés dans le vieux quartier de l'île de Shamian au sein de la concession franco-britannique. Il a été édifié à la fin de la guerre de l'Opium, à partir de 1861. Les deux tiers appartenaient à la Grande-Bretagne, un tiers à la France. On y trouve de larges avenues ombragées par de vieux banians et de belles maisons coloniales en pierre de taille. Elles sont de style victorien ou bien Second Empire, du plus bel effet. Dans ce lieu écarté les marchands avaient le droit de s'installer et d'établir leurs entrepôts. Il leur était interdit de pénétrer dans la ville même de Canton. Aujourd'hui de nombreux ponts relient l'île au continent. De jeunes couples cantonnais viennent se faire photographier le jour de leur mariage dans ce décor ancien sous les arbres vénérables.

Sur le marché d'alimentation de Qingping nous avons vu bien des curiosités : outre des fruits rares comme le mangoustan ou le ramboutan, des lézards appelés gékos, des grenouilles et des crapauds, de petites tortues, des serpents qui se tortillent dans des récipients,  de menus scorpions  vivants prêts à être consommés et qui s'agitent au fond d'une cuvette, ou encore des hippocampes séchés, entassés dans un sac, qui passent pour guérir les goitres. Beaucoup de produits réputés par la médecine chinoise y sont présentés : du ginseng, des nerfs de porc présentés en petits fagots, des cornes de cerf censées donner de la vitalité, et bien d'autres articles qui passent pour avoir des effets bénéfiques, quasiment magiques.

Le mausolée du roi des Yue du Sud nous a retenus un certain temps. La tombe de Zhao Mei, mort entre 128 et 117 avant Jésus Christ, a été découverte intacte en 1983 lors de grands travaux d'urbanisme. Elle n'avait jamais été visitée par des pillards. Elle contenait environ un millier d'objets précieux, exposés en partie dans le musée attenant : un linceul de jade, un paravent en laque, de nombreux sceaux, parfois en or, des disques de jade, un splendide collier de jade, de très nombreux petits ornements en jade, un jeu d'échecs en cristal de roche et en turquoises, des instruments de musique, des carillons de cloches, des coupes et des récipients divers, des épées et des armes, surtout de nombreuses parures féminines provenant des quinze personnes sacrifiées et enterrées à cet endroit (épouses et fonctionnaires) pour servir de compagnie à Zhao Mei dans l'Autre Monde.

Nous nous sommes rendus au Temple des Ancêtres de la famille Chen. Après avoir franchi une arche monumentale on accède à la porte d'entrée aux deux vastes battants, puis au sanctuaire composé d'une salle de réunion, d'une salle de réception et d'une salle réservée au culte des Ancêtres. Il ne reste plus que quelques rares Tablettes des Ancêtres car les Gardes Rouges n'ont pas épargné l'endroit. Mais ils ne pouvaient atteindre le faîte des toits orné d'un bout à l'autre d'une foule de personnages et d'animaux en terre cuite de petite taille. Ils témoignent de la fortune de cette riche lignée de marchands. Le temple est devenu un musée de la province du Guangdong, où sont exposés des produits de l'artisanat, mais aussi des ivoires artistement travaillés.

A l'intérieur de la tour Zhenhai, dans les anciens remparts, le musée municipal nous a fait découvrir ses trésors : vases, peintures, boites et panneaux de laque, scènes de la vie quotidienne du XIXe siècle, énorme horloge à eau en bronze (à trois étages) de l'époque Yüan.

Le temple des Six Banians nous a retenus également. Il ne manque pas de charme. Une pagode à 17 étages, d'une hauteur de 54 m s'élève dans le ciel. Les arbres ont traversé le temps et embellissent toujours la cour. Des moines bouddhistes y célèbrent encore un service.

Nous avons traversé lentement le Jardin aux Orchidés, empli de plantes tropicales, de style très chinois avec ses bosquets, ses pavillons et ses petites rivières. Il se caractérise par de curieuses orchidées, mais aussi par de nombreux arbres exotiques, comme le bananier aux larges feuilles ou bien le banian, surnommé l'arbre qui marche  en raison de ses racines qui sortent de terre avant de s'enfoncer à nouveau dans le sol. En d'autres endroits de la Chine méridionale nous avons pu apercevoir le murier, l'arbre à thé,  l'osmanthus, le palmier, le bananier, le jujubier, le camphrier, et même un grenadier vieux de 350 ans, arbres vivaces sous le climat subtropical. Ce voyage nous a donné sur le terrain un vivant aperçu de la botanique chinoise.

Pour conclure, nous plaçons tous les lecteurs qui ont bien voulu nous suivre pendant l'évocation de ce périple sous la protection des Trois Immortels, Fu Xing dieu du bonheur, Lu Xing dieu de la fortune, Shou Xing dieu de la longévité.

Philippe Ménard