Au premier tour des élections présidentielles, un fort taux d’abstention a été observé, de l’ordre de 26 % en moyenne. Il a surtout affecté les petites villes (plus que les campagnes) et les grandes villes anciennement industrialisées qui souffrent depuis 25 ans d’un fort chômage chez les ouvriers et surtout chez les immigrés devenus, volontairement ou par naissance, citoyens français. C’est le cas des régions minières et sidérurgiques où les grandes industries lourdes ont fermé, comme dans le Nord-Pas-de-Calais, particulièrement le Valenciennois, la Vallée de la Sambre et la Thiérache (>29,5%), les départements lorrains et plus spécialement la Moselle, où la plupart des usines métallurgiques de base et les mines de fer ont disparu et où les Houillères de Lorraine sont en récession.
La carte montre aussi une forte abstention dans tous les départements de la Région Île-de-France, spécialement dans les zones à fort pourcentage de population d’origine immigrée (Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne, Essonne (93, 94, 91)). Les Alpes-Maritimes (06) et la Corse ont un fort taux d’abstention que l’on peut attribuer à un double phénomène : au nombre important de personnes âgées qui se déplacent difficilement, mais aussi aux partisans du nationalisme corse et à des opposants au « pouvoir parisien ». À noter que l’Ouest et le Sud-Ouest en général se sont beaucoup moins abstenus, sauf en Gironde (33), en Charente(16) et Charente-Maritime(17).

Doit-on imputer cette abstention aux villes plus qu’aux campagnes, aux petits vignerons, notamment ceux du Cognac, qui craignent l’ouverture jugée trop européenne des partis de droite et de gauche ? Dans les Pyrénées-Atlantiques (64) et les Pyrénées-Orientales (66), une part de l’abstention vient sans doute des milieux autonomistes basque et catalan. Des régions à dominante rurale de Basse-Normandie, de Picardie, de Champagne-Ardennes et du Centre, de même qu'en Bourgogne et en Rhône-Alpes, ont aussi connu une grande abstention : il s’agit surtout du malaise agricole et des problèmes des PME agro-alimentaires. Pourtant, un département agricole comme la Marne (51) manifeste également un fort taux d’abstention. Ce sont aussi les mêmes départements qui ont apporté une part notable de leurs voix au Front National. Il faut y voir une forme de protestation muette contre la politique agricole commune et, chez les éleveurs, contre les mesures d’abattage de bétail prises par le gouvernement de gauche, accompagnée d'une défiance vis-à-vis des partis de droite jugés trop « intégristes européens ».
Le fort abstentionnisme correspond aussi à des régions anciennement industrialisées comme le Cher (18), la Nièvre (58), la Saône-et-Loire (71), où se trouve l’ancien Bassin métallurgique du Creusot et les Forges du Nivernais, presque toutes fermées ou en conversion lente. Mais une forte abstention, sans doute pour les mêmes causes, a été également constatée dans le Bassin de Montluçon-Commentry, dans le Bourbonnais (Allier (03)) et dans la Creuse (23), ainsi que dans le Bassin de Saint-Etienne (Loire (42)) qui souffre depuis vingt ans d’un chômage endémique dans les usines textiles et métallurgiques (surtout les PME et la Société Creusot-Loire, qui ont procédé à des conversions). Un malaise important existe chez les populations rurales pauvres de l’Ain (01), dans les Dombes, dans les zones d’industries à forte présence d’immigrés intégrés de l’Isère (38), dans les vallées du Bas-Dauphiné, en Savoie (73) et Haute-Savoie (74) (où existe aussi un parti autonomiste qui voudrait détacher les deux Savoies de la Région Rhône-Alpes et rétablir une seule Savoie comme en 1860).
Sauf trois exceptions nettes (Paris et le sud-ouest de l'Île-de-France, la Gironde (33) et la Haute-Corse (2B)), les régions à forte abstention (plus de 26%) sont également toutes celles où le Front National a obtenu de nombreuses voix de mécontents. Le gouvernement et les administrations nationales auraient intérêt à tenir compte de cette corrélation. Il s’agit aussi, dans la plupart des cas, d’une opposition à la politique d’ouverture européenne prônée par les grands partis politiques, de gauche comme de droite. Cette fraction de l’électorat refuse de s'engager sans garde-fous dans un tel changement et craint la mondialisation de l’économie avec ses conséquences sur la fragilité des emplois régionaux. Pour certains, particulièrement les Français vivant dans les régions frontalières allant du Nord-Pas-de-Calais aux Alpes-Maritimes (06), il s'agit aussi d'une protestation contre la lourdeur excessive des impôts et des taxes, surtout lorsqu'ils les comparent à ceux des pays voisins.